La cruauté des autoroutes allemandes

Posté par Bruno BINI le 27 Juin 2019

14 juillet 2011…

C’est un secret pour personne, j’aime la poésie, la littérature et les chansons françaises… J’ai aussi une petite collection d’une trentaine de DVD qui me suivent presque partout…

Parmi ces DVD il y a « Le cercle des poètes disparus ».

Je l’’ai « imposé » aux filles lors du premier rassemblement de l’équipe de France « A ». Les joueuses du groupe présentes lors de ce premier rassemblement et que j’ai eu dans les sélections de jeunes le connaissent car elles y ont déjà eu droit.

J’aime bien le type de prise en charge de ce professeur « atypique » !!!

Il m’arrivera souvent d’en extraire des petits bouts pour agrémenter mes causeries d’avant match afin de faire passer des messages…

 Robin Williams, John Keating dans ce film, professeur de lettres « atypique » à la très «traditionnelle Académie de Welton,  « offre » à ses élèves quelque peu médusés une citation de Robert Frost :

« Deux routes ont divergé dans un bois et moi, j’ai pris celle qui était la moins empruntée et cela a fait toute la différence ».

J’adore cette phrase. Pourtant, en cette matinée du 14 juillet que l’on espérait plus flamboyant, nous avons fait les sacs, les valises et les cantines et nous sommes sur le chemin qui nous conduit à notre nouvel et dernier hébergement quand l’autoroute propose 2 directions différentes : Sinsheim d’un côté et Frankfurt de l’autre !

D’un côté le lieu du match de la petite finale, de l’autre celui de la grande finale…

J’aurais tant aimé pouvoir prendre l’autre route !!!

Cela aurait certainement fait toute la différence.

Les autoroutes allemandes peuvent parfois être cruelles…


15 juillet 2011…

Parmi les nombreuses tâches annexes à faire dans la vie d’un groupe, il en est deux qui ont été marquantes par la façon dont nous les avons résolues.

La première c’est le lavage des équipements. Le staff de la sélection n’est pas très fourni, bien que Jean Pierre Escalettes, le Président de la Fédération lors de ma prise de fonction, ait accepté que le staff technique soit formé de 3 assistants… Mais dans une compétition longue comme celle-ci il faut être multi tâches !!! C’est ainsi qu’André Barthélémy,  Corinne Diacre et Philippe Joly furent chargés, en plus de tout leur travail « normal » de technicien, de la récupération des affaires sales, de leur « transport » à la laverie et de la remise du linge propre de l’ensemble de la délégation !!! Philippe Joly assumant, en plus de sa fonction d’entraîneur de nos gardiennes, celle de préparateur physique.

La deuxième c’est l’attribution et la remise des invitations.

La fédération avait acheté, par match, 2 billets par membre de la délégation. Nombre qui fût augmenté après les ¼ de finale. Nous avions mis en place un système d’auto gestion simple et efficace. D’abord pour les 3 matches de poule et ensuite au match par match pour les autres. Sur une grande feuille il y avait un tableau avec le nom de chaque personne du groupe et en face chacun mettait ce dont il avait besoin… Une fille pouvait, sur un match, demander 9 invitations et ne plus en demander ensuite… En cas de dépassement du nombre de billets demandés par rapport à notre « stock », Marilou Duringer, Bernadette Constantin et moi-même faisions des arbitrages… Il n’y a pratiquement jamais eu de problème et les filles ont très bien joué le jeu du « j’en ai pas besoin, j’en demande pas ».

Ensuite, il a bien fallu remettre ces invitations aux personnes concernées… Vaste problème que Martine Puentes nous a gentiment aider à résoudre.

Martine Puentes est une ancienne internationale forte de ses 15 sélections et 5 buts en équipe de France. Elle collectionne 19 saisons en D1 et 6 titres de championne de France !!! Martine Puentes fût aussi, il faut le dire tant c’est exceptionnel, la seule joueuse de football française à avoir tourné une publicité avec le Roi Pelé. Martine est certes une amoureuse du football mais elle a aussi une passion peu commune pour l’équipe de France (« Bleue un jour, Bleue toujours ») et elle ne manque jamais de suivre, à ses frais bien sûr, une compétition internationale… Elle avait pris l’habitude, en Allemagne, de venir boire le café avec nous à l’hôtel où elle était toujours la bienvenue. Touchée par l’inquiétude et le désarroi de nos 2 chefs de délégation elle se proposa pour être, bénévolement, la personne ressource de la livraison des fameuses places !!! Imaginez un peu, Martine qui était en vacances, qui avait payé ses places, qui payait son hébergement, attendait en plus les jours de matches les invités du groupe !!! Ce qui lui a value, la pauvre, de manquer une fois les hymnes et une autre fois le début du match car elle ne rentrait dans le stade qu’une fois sa « mission » terminée et bien sûr il y eût des retardataires !!!

Merci Martine pour ton amour du football et des Bleues. Merci aussi de ta gentillesse.

Notre « bande des 6 » respire un peu… N’étant pas qualifiés pour la grande finale beaucoup de médias sont rentrés en France et sont passés à autre chose. Mais notre « bande des 6 » ce sont des purs et durs et ils resteront avec nous jusqu’au bout… « Bande des 6 un jour, bande des 6 toujours » !!!!


16 juillet 2011… le matin…

Aujourd’hui, aucune personnalité extérieure au groupe ne présidera la cérémonie de la remise des maillots et assistera à la causerie d’avant match… Ce sont les filles entre-elles qui se les remettront en se souhaitant un bon match… J’ai institué depuis quelques temps déjà cette cérémonie qui a lieu à la fin de la dernière causerie avant le match… L’idéal étant pour moi de trouver une personnalité, pas toujours issue du football d’ailleurs, qui puisse venir passer la journée avec nous. Avant de remettre les maillots aux joueuses cette personnalité nous délivre un message positif sur son activité professionnelle et comment elle se prépare à être au TOP le jour J. Chaque fois que je le peux un petit clip retraçant la carrière de notre invité d’honneur est projeté sur grand écran…

Je peux vous dire que nous avons fait de belles rencontres lors de ces remises de maillots de match…

Jean Philippe Gatien, champion du monde de tennis de table, tout étonné de voir Céline Deville notre gardienne lui prendre un point dans une rencontre amicale…

Dominique Bijotat, venu avec sa médaille d’or des J.O. de Los Angeles, juste avant que nous partions pour les J.O. de Londres…

Le grand Raymond Kopa, un jour de France-Pologne à… Angers !

Sabri Lamouchi, venu nous expliquer comment il avait trouvé la motivation pour rebondir après avoir fait partie des quelques joueurs non retenus au dernier moment pour la Coupe du Monde de 1998…

Liane Foly, bien sûr, qui devint même notre marraine pour l’Euro 2013 dont elle passa toute la compétition avec nous et qui depuis m’honore de sa fidèle amitié.

Thierry Scheinder, ancien gardien de but qui est maintenant un coach mental comme on dit. Thierry est venu souvent nous présenter son spectacle musical évolutif : Athlète de la Vie… Thierry écrit aussi des livres d’une justesse et d’une beauté admirables. Il ne manque jamais de m’envoyer son dernier…

Le Président Le Graët à parfois remis les maillots aux joueuses…

Thierry Cheleman a eu droit aussi à la causerie-remise des maillots… Thierry et moi c’est un peu spécial… Je peux dire qu’on a commencé l’aventure ensemble… Il a e le courage, le « flair » (?) d’être le premier responsable alors qu’il était à Direct 8 à se positionner pour retransmettre tous les matches de l’équipe de France féminine. Et à cette époque-là c’était un sacré pari…

Mais la personnalité dont, je pense, tout le monde se souvient dans le groupe c’est Marie Jo Pérec… C’était pendant les J.O. de Londres. J’avais trouvé original de passer avant son intervention sa course gagnante du 400 mètres de la finale des Jeux Olympiques de Barcelone en 1992…

On avait gardé les commentaires de l’époque…

Dans le dernier virage Marie Jo n’était pas en tête… Toutes les joueuses et le staff se sont levés en criant à tue-tête « Allez Marie Jo, tu vas gagner, Allez, Allez… ». Nous étions déchaînés tels des français ayant regardé entre amis cette finale des J.O. disputée 20 ans plus tôt… Quand Marie-Jo arriva 1ère (ce que tout monde savait bien sûr) toute la délégation se congratulait dans notre salle de réunion et c’est une Marie Jo Pérec en larmes qui vint ensuite parler aux joueuses et remettre les maillots de match… Devant cette grande, cette très grande championne remplie de tant d’humilité, de gentillesse et de classe on ne peut qu’être conquis.  Marie Jo garde une place spéciale dans mon cœur…

Les maillots, parlons en… Comment étions-nous organisés pour attribuer les numéros dans les grandes compétions ?

Ce sont les 2 capitaines qui géraient cela. Sur un paper-board les numéros de 1 à 23 et en partant de la plus capée à la moins capée chacune choisissait son numéro…

Parmi les « anciennes », Soubeyrand avait toujours le 6, Bompastor le 8, Abily le 10, Thiney aurait voulu le 7 en hommage à une de ses coéquipières  disparue … Franco le voulant absolument, Gaëtane accepta de lui laisser et choisit le 17, numéro qu’elle porte encore aujourd’hui… J’ai réussi  aussi à « vendre » quelques numéros restés sur le carreau…

Le 14 à Nécib en lui expliquant Johan Cruyff… Le 12 à Thomis par rapport à Thierry Henry, le 13 à Pizzala car elle était de Marseille dans les Bouches du Rhône…

Certaines gardent le même qu’elles avaient en U19 surtout si elles ont gagné un titre avec ce numéro. Bouhaddi avait déjà le 16 lors de notre victoire en championnat d’Europe avec les U19 en 2003 et elle a toujours ce numéro en « A » aujourd’hui...Bussaglia qui avait le 15 pour la Coupe du Monde de 2011 en Allemagne l’a toujours en 2019 pour ce Mondial français. 

D’autres encore gardent tout le temps le numéro qui leur a été attribué lors de leur 1ère sélection avec les A…Le seul numéro que j’ai « vendu » et dont je ne suis pas très fier c’était pour Delphine Blanc qui l’a accepté avec beaucoup d’humour !!!

Je lui avais dit que prendre le 20 ça ferait classe…

Ca a fait beaucoup causer le … 20… Blanc !!!


16 juillet 2011… le matin toujours…

Lors de la causerie d’avant match j’ai donné la composition de l’équipe :

Sapowicz jouera dans les buts, Renard et Georges dans l’axe de notre défense centrale, Bompastor et Franco seront nos latérales. Double 6 habituel : Soubeyrand et Bussaglia. Devant ce double 6, nos 3 joueuses offensives : Abily à droite, Thiney à gauche et Nécib dans l’axe. Le Sommer débutera comme attaquante de pointe car Delie est un peu blessée. C’est pratiquement notre équipe « type ».

Quand je pense à Eugénie Le Sommer que je considère actuellement comme l’une des 3 meilleures attaquantes du monde, je ne peux m’empêcher de me souvenir de sa première sélection avec les « A »…

Petit retour vers le passé :

12 février 2009, stade des allées Jean Leroy à Blois…

La France dont je suis le sélectionneur est opposée en amical à la République d’Irlande…

A la 75ème minute une petite jeune va, pour la 1ère fois, entrer en jeu sous le maillot tricolore…

Même si le score est de 2-0 en notre faveur, à cette 75ème je la sens un peu tendue…

Pour la détendre je choisis l’humour…

Devant un délégué quelque peu médusé par mes paroles d’encouragement je lui déclare :

« Tu sais, on se souvient toute sa vie de ses premières fois… »

Et je lui énumère quelques 1ère fois dont tout un chacun peut se rappeler, dont je vous fais ici l’économie.

Et je termine par :

« Et tu sais, il y a même des premières fois où l’on croyait avoir été brillant et puis la vie nous apprend que finalement on n’avait été pas si bon que ça !!!

Alors profite de cette 1ère fois … »

Elle se marre et rentre sur le terrain tout sourire…

Eugénie Le Sommer venait de faire sa première apparition en équipe de France A… Elle ne l’a plus quittée depuis… 10 ans !!!

  
16 juillet 2011… Après le repas du midi…

Les filles sont parties à la sieste et le reste de la délégation vaque à ses occupations… Je suis avec le Président Noël Le Graët autour d’un café…

Le Président m’informa de ce qu’il avait décidé pour les primes des joueuses… L’ancien conseil fédéral avait indiqué aux 2 ou 3 représentantes des joueuses le montant des primes qui leur seraient versées… Noël Le Graët, devenu Président depuis, fît plus que doubler le montant… Ensuite, pour chaque compétition, les représentantes des joueuses allaient en amont négocier avec lui… Et cela s’est toujours très bien passé…

Il me demanda aussi quel était mon programme pour la saison qui arrivait. Malicieusement je lui répondis : « je n’ai aucun programme car ma demande de renouvellement de contrat a été refusé avant de partir en Coupe du Monde par l’ancien Président et son Conseil Fédéral (dont il faisait partie). Donc je suis libre et sans travail à compter du lendemain de notre dernier match… Mais bon, avec ce qu’on fait ici je pense trouver rapidement quelque chose… ». D’un sourire il me dit : « vous n’allez pas nous quitter comme ça, venez me voir au bureau à la FFF dans 3 jours qu’on règle cela rapidement… Et en effet ce fût réglé en 20 mn trois jours plus tard.


16 juillet 2011… 17h30

Autant la petite finale des Jeux Olympique est très importante car une médaille de bronze vous fait (un peu) entrer dans l’Histoire, autant on arrive mal à définir la petite finale d’une Coupe du Monde…

Pour faire court je vous dirais que ce match est un match de « merde » quand on le perd et un match « bonus » quand on le gagne…

Et malgré tout le sérieux et l’application qu’on y a mis, on l’a perdu…

Donc ce fût un match de « merde »… Et à plus d’un titre…

Nous avons globalement bien maîtrisé cette rencontre et avons longtemps espéré cette 3ème place. Mais la grande Lotta Schelin, attaquante de l’Olympique Lyonnais a ouvert la marque à la 29ème minute.

Lotta au sommet de son art pendant cette saison qui enfilait les buts comme d’autres enfilent les perles… Lotta était pour moi l’attaquante de pointe idéale… A la qualité de ses déplacements s’ajoutait un opportunisme devant le but assez incroyable. Lotta n’avait qu’un seul défaut : elle était Suédoise et pas Française…

Mis à part ce but un autre évènement marqua cette première période. Bérangère Sapowicz a dû sortir sur blessure à la 32ème minute… Hélas pour elle, elle ne s’en remettra pas. Cette blessure sonna le glas de sa carrière internationale certes, mais aussi de sa carrière tout court…

La 2ème période me laissera et me laisse toujours un goût amer dans la bouche…

Nous avons égalisé par Thomis… Quelques minutes après la suédoise Oqvist était expulsée et on termina la rencontre en supériorité numérique et en supériorité dans le jeu tout court…

J’étais, à ce moment-là, persuadé que ce match allait devenir un match « bonus »… Il n’en fût rien et je peux dire aujourd’hui que ce match de « merde » laissa beaucoup plus de traces négatives qu’il n’y parut à l’époque…

Arriva cette maudite 82ème minute et un fait de jeu qui allait nous tuer.

Scheling à la lutte avec Georges met le ballon en sortie de but. Et à une remise en jeu pour nous, l’arbitre préféra désigner un corner pour les Suédoises…

Et bien sûr, comme c’est souvent le cas sur ces corners qui n’existent pas, Marie Hammarstrom nous marqua un but fantastique comme elle n’en marquera peut-être plus jamais de sa vie…

Mais elle l’a marqué ce jour-là, ce match-là, et contre nous.

De plus, s’il y avait eu la VAR, nous aurions certainement bénéficié d’un penalty dans les derniers instants…

C’est sur cette défaite 1-2 que se termina, sur le terrain,  notre aventure allemande…

Dans une de ses très belles chansons « les Quat’z’arts » Georges Brassens chante :

« Au grand bal des quat’z’arts nous n’irons plus danser

Les vrais enterrements viennent de commencer… »

Et même si nous avons réalisé des choses extraordinaires et inespérées pendant cette Coupe du Monde,  j’ai le pressentiment que je peux plagier honteusement Brassens et chanter :

« Au grand bal de « mes » Bleues ça va être compliqué

Les vrais emmerdements viennent de commencer » !

Bruno Bini

A suivre… Peut-être…