France Vs Angleterre : Un billet pour Londres

Posté par Bruno BINI le 18 Juin 2019

6 juillet 2011… 7h du matin…

Les petits déjeuners sont toujours « libres. Cela fait partie des choses qui ont été négociées. « Libre » cela veut dire que l’on donne la veille au soir une amplitude horaire et ainsi les filles et l’ensemble du staff viennent quand ils veulent. Un seul impératif : il faut être dans la salle à manger avant l’heure de fin d’amplitude.

Ne dormant que 3 ou 4 heures par nuit, il est bien évident que je suis toujours le premier au petit déjeuner. J’arrive même, en cas d’horaire tardif de début, à négocier avec les hôtels afin de pouvoir prendre le mien avant.

Ma « copine » du matin c’est Elodie Thomis. Elle est aussi matinale que moi. Depuis que j’ai la charge des Bleues on a pris l’habitude de s’asseoir à la même table et partager tous nos petits déjeuners. Il m’arrive de lui préparer quelques tartines de pain grillé. On profite de ces moments volés au groupe pour parler de tout et de rien et curieusement on ne parle presque jamais de football. J’ai longtemps cru qu’Elodie faisait un effort pour se lever de bonne heure afin de pouvoir discuter tranquillement avec moi, jusqu’au jour où une joueuse de la sélection a « vendu la mèche ». Elodie venait déjeuner très tôt, le plus tôt possible afin de pouvoir retourner se coucher et redormir un peu avant le rendez-vous pour l’entrainement ou une causerie ! C’était la seule explication à sa présence matinale. Malgré ma déception, on a continué quand même à faire nos petits déjeuners ensemble. 

Aujourd’hui l’amplitude horaire est grande car les filles vont avoir un peu de repos et le fait que nous n’ayons pas à bouger et changer d’hôtel va leur permettre de rester plus longtemps au lit.

En fin de matinée les Allemandes quitteront l’hôtel… Elles seront remplacées par des Anglaises très décontractées et la sécurité redeviendra « normale » dans notre hôtel.

6 juillet 2011… fin de matinée…

Ce matin le staff technique se réunira pour affiner le programme journalier jusqu’au ¼ de finale. Notre docteur Patrick Mena, se joindra à nous pour faire le point sur l’état des joueuses et sur le contenu des menus qu’il va aller contrôler avec le chef cuisinier.

Quand je pense à Patrick Mena me vient tout de suite à l’esprit une des phrases : « vice de procédure »…

En sa qualité de « médecin préleveur » dans sa région il effectue pour le compte du ministère de la jeunesse et des sports des contrôles anti dopage tout au long de l’année. Il connait la musique donc… Et je peux vous assurer que Doc Patrick connait même très bien la musique.

La veille du premier match, Adrien Judet, notre efficace secrétaire administratif vient frapper à ma chambre à 6h du matin. Contrôle anti-dopage de la FIFA. Les prélèvements doivent commencer immédiatement. Je suis furieux car veille de match, les filles ont besoin de dormir. Avec Adrien on réveille donc, avec grande difficulté,  Doc Patrick. 6 filles sont ciblées par le contrôle. Elles se trouvent dans 6 chambres différentes donc 12 filles doivent être réveillées. Doc Patrick prend les papiers et trouve la faille ! Le prénom d’une joueuse ciblée n’est pas le bon. En plus, le numéro de maillot d’une joueuse ne correspond pas. Il va voir sa collègue de la FIFA et lui dit : « Nous n’avons pas de fille ayant ce nom avec ce prénom et pas de fille avec ce numéro, donc ce contrôle ne nous concerne pas… Vice de procédure… on refuse le contrôle et les filles vont continuer à dormir… ». Sa collègue est coincée et bien embarrassée car c’est elle qui a rempli le document. Elle se voit mal retourner à l’hôtel de la FIFA et expliquer son erreur. Et Doc Patrick négociera malicieusement et avec un calme olympien le début du contrôle pour les 6 filles à 7h30, heure normale du lever !

En revenant d’un match il dira une nouvelle fois « Vice de procédure… contrôle nul » La FIFA, encore embarrassée cette fois car ç’est la deuxième, se présente à notre hôtel car ils avaient oublié de faire signer les papiers des prélèvements des joueuses tirées au sort à la mi-temps du match et effectués à la fin du match.

Doc Patrick y alla de son « vice de procédure…  Contrôle nul » !

On a finalement accepté de signer les papiers de ce contrôle pour être tranquilles avec tout ça mais Doc Patrick, quand même, il connait la musique, il connait même très bien la musique !

  6, 7 juillet 2011…

Je n’ai pas trop de souvenirs de ces 2 jours si ce n’est que nous nous sommes entraînés, nous avons beaucoup travaillé sur les vidéos de l’Angleterre et que nous avons été inquiets pour le poste de gardienne de but. Nous avons décidé, après que Philippe Joly, responsable des gardiennes et chargé de la préparation physique de tout le groupe, ait fait passer un dernier test à Céline Deville en mal avec ses adducteurs, qu’elle jouerait quand même… Bérangère Sapowicz a pris 1 match de suspension, Laëtitia Philippe devient pour ce match numéro 2 et en cas de besoin ce sera Corine Franco qui entrera dans les cages… Mais je n’ose imaginer un tel scénario catastrophe !

A « la bande des 6 » est venu s’ajouter, petit à petit, un 7ème larron.

Quelques temps avant ce Mondial j’ai rencontré Jérôme Papin alors numéro 2 d’Eurosport (il est maintenant en charge du développement de FFF TV). Il m’a proposé, avec la bénédiction de la FFF, de prendre un journaliste dans nos bagages pendant tout le Mondial. Ce journaliste serait chargé de faire un documentaire un peu comme il y avait eu « Les Yeux dans les Bleus » de Stéphane Meunier en 1998. Pourtant pas très convaincu par l’idée, je me suis laissé faire. Parmi les candidats potentiels, un a retenu toute mon attention. Je ne sais pas pourquoi. Il m’arrive parfois de faire des choses que je ne peux expliquer. Jérôme Vitoux sera l’heureux élu. Et je n’ai pas regretté mon choix…

Jérôme, en plus d’avoir sorti un « 45 minutes » très beau et très émouvant a su être là sans être là, s’est fait accepter tout de suite par le groupe France et notre « bande des 6 » a été, il faut bien le dire, un peu jaloux de lui… Car lui, il avait accès à tout puisqu’il vivait 24 heures sur 24 avec nous. Mais Jérôme en grand professionnel qu’il est, est resté muet comme une carpe pendant tout le tournoi…

Son film s’appellera « Au sein des Bleues »

Même si nos chemins professionnels ont pris ensuite des routes différentes je garde une grande estime et une profonde amitié pour Jérôme.

8 juillet 2011…

Depuis qu’on s’est qualifié pour ce Mondial, revient souvent dans les discussions l’idée un peu folle de se qualifier pour les Jeux Olympiques de Londres car si la France a participé, avec brio notamment aux USA, à de nombreuses reprises avec les garçons, les filles en revanche n’y sont jamais allées. Le Ministère de la Jeunesse et de Sports souhaite très fort que l’on puisse rejoindre la Team France pour Londres. Mais pour se qualifier c’est le parcours du combattant dans la zone de l’UEFA. Il faut déjà participer à la Coupe du Monde (bon, ça c’est fait), ensuite il faut terminer parmi les deux nations européennes qui vont le plus loin dans ce Mondial !

En regardant les matches de ¼ de finale ça fait un peu peur.

Il reste 4 nations européennes : l’Angleterre, la Suède, l’Allemagne et la France. L’Angleterre y participera d’office sous la bannière du Royaume Uni en tant qu’organisatrice des Jeux. Restent 3 nations pour 2 places. C’est-à-dire qu’on peut finir 3ème de la Coupe du Monde et dire adieu aux Jeux Olympiques si la finale se dispute entre l’Allemagne et la Suède.

Le gros objectif c’est bien sûr d’aller aux Jeux Olympiques.

Cela fera l’objet pendant cette campagne allemande de nombreux rappels lors de mes causeries. Hergé a fait « Objectif lune »… A nous de faire « Objectif Londres ». Ce sera le leitmotiv de ma communication avec le groupe !

Déjà il faut écarter l’Angleterre… Et ça, ça va être une autre paire de manches !

Je ne sais pas encore, et personne ne peut imaginer que le pied gauche d’Elise Bussaglia va sceller notre destin le 09 juillet.

Après coup, beaucoup diront que pour le football féminin français il y a eu un avant et un après France-Angleterre.

Pour moi c’est déjà fait avec France-Canada.

9 juillet 2011…

Nous jouons ce ¼ de finale dans le magnifique stade de Leverkussen. D’une capacité de 29000 places, le stade a presque fait le plein puisque 26000 fans, dont quelques centaines de français seront présents.

Deville jouera gardienne. En défense, Viguier et Georges seront dans l’axe, Bompastor à gauche et Lepailleur à droite. Notre double 6 comme d’habitude sera assuré par Soubeyrand à gauche et Bussaglia à droite. Devant ces deux 6, nos 3 milieux offensives : Abily à droite, Thiney à gauche et Nécib dans l’axe. Delie jouera en pointe.

Dans mes souvenirs il y l’impression d’un match maîtrisé jusqu’à cette maudite 59ème minute. Kelly Smith, presque sous les yeux de la 4ème arbitre fait un superbe contrôle… de la main, transmet à la grande Jill Scott qui profite d’une part d’une erreur de marquage et d’autre part de la position avancée de Deville pour lober notre gardienne. La 4ème arbitre ne dira pas un mot et comme la VAR n’existait pas nous voilà menées 0-1 contre le cours du jeu. Je prends personnellement un gros coup sur la tête avec cette injustice. Corinne Diacre le sent et pendant les minutes qui suivront c’est elle qui se lèvera du banc pour donner les consignes et encourager les joueuses. C’est aussi cela un staff complémentaire.

Et puis arrive cette fameuse 88ème minute…

Sur un centre de Bompastor « dans la boite » à hauteur des 16m50, Delie bataille ferme au milieu de 3 Anglaises, le ballon revient sur Bussaglia qui de 25 mètres met un intérieur du pied gauche dans la lucarne de la gardienne anglaise… 1-1 ! D’aucuns auraient dit : « les mouches ont changé d’âne »…

J’ai le sentiment aujourd’hui que les prolongations n’ont pas existé. Je n’en ai en tout cas aucun souvenir si ce n’est que j’ai remplacé Sandrine Brétigny par Eugénie LeSommer en deuxième période de ces prolongations. Sandrine qui était entrée elle à la place de Nécib à la 79ème minute.

Ce n’est pas le cas des tirs au but. Eux je m’en souviens très bien…

C’est la première fois depuis que j’ai la charge de cette équipe et qu’on va aux tirs au but que les 5 tireuses se manifestent immédiatement.

Dans l’ordre ce sera : Abily, Bussaglia, Thiney, Bompastor et LeSommer qui est entrée en jeu à la 106ème minute !

On ne fera pas un remake de la bataille de Fontenoy et la citation entrée dans le langage courant « Messieurs les Anglais, tirez les premiers !» ne pourra être de mise car c’est à nous d’ouvrir le bal.

Chacun a son truc pour éloigner le stress lors d’une séance de tirs aux buts. Soubeyrand et Nécib, qui avaient débuté le match mais ne l’ont pas fini, ont le leur : elles chantent en duo la chanson de Rihanna « Man down » !

La séance débute…  Abily qui est avec Nécib notre meilleure technicienne rate le sien… Bussaglia, Thiney et Bompastor marqueront le leur et comme l’anglaise Rafferty a manqué le 4ème tir anglais on se retrouve 3 à 3 avec un tir à venir de chaque côté. LeSommer du haut de ses 22 ans fait preuve d’un flegme… britannique et nous donne l’avantage. Si Faye White ne réussit pas le sien on va direct en demi-finale de la Coupe du Monde !!!

White met, comme l’avait fait Di Biagio avec l’Italie contre la France en ¼ de finale du mondial de 1998, « une mine » qui heurte la transversale et monte dans le ciel de Leverkussen… Il en redescendra rempli des désillusions anglaises mais chargé du bonheur français.

Ce qui s’est passé dans la demi-heure qui a suivi est indescriptible…

Grâce à la complicité de Dominique Crochu qui fût la première femme nommée à un poste de directrice d’un service de la FFF, en charge du digital et du web, Antonio Messas suit la sélection depuis ma nomination. Il fait des photos magnifiques. C’est mon photographe préféré. Il immortalisera le banc français après l’échec de White. Cette photo, qui a jauni depuis, est en bonne place dans mon bureau et dans un coin de ma mémoire. On y voit dans une sorte de chorégraphie André Barthélemy sauter dans les bras de Thierry Marszalek, et font de même Corine Diacre avec Philippe Joly, Jean Noël Lavaud avec Karine Rumilleux-Damon (nos 2 kinés) et le docteur Patrick Mena avec moi ! On peut même voir au-dessus de la cahutte Pascale Bouillon dans les bras de Paul Gérard Savelli (nos 2 observateurs). Seul Adrien Judet, notre secrétaire administratif n’a personne à enlacer. Il se fera gentiment chambrer pour cela !

Paolo Coelho a écrit «L’extraordinaire est sur le chemin des gens ordinaires » Alors pour moi qui suis quelqu’un d’ordinaire, je me dis que j’ai eu de la chance de rencontrer, sur mon petit chemin, un groupe France tout juste extraordinaire…

9 juillet 2011…

Les « formalités » d’après match ont été, ce soir, plus longues que d’habitude. Dans le car, sur le chemin du retour notre « DJ-meneuse de revue » Céline Deville donne le tempo des chorégraphies qui sont exécutées, musique à fond, dans l’allée centrale du bus.

C’est donc vers 21h30 que nous arrivons à l’hôtel ! Ce que je vois est incroyable… L’entrée est un vrai hall de gare, près de 200 personnes regardent le match Allemagne-Japon sur l’écran géant, la bière coule à flots. Qui sont ces gens ? A part quelques supporters des bleues, quelques parents proches des joueuses ou du staff, quelques journalistes, des clients de l'hôtel peut-être, je ne le saurai jamais.

A la pause l’Allemagne et le Japon sont 0-0.

Et si le Japon cognait l’Allemagne et nous envoyait direct aux Jeux Olympiques ? Ce serait trop beau pour être vrai.

Notre délégation est partagée. Il y en a qui regardent sur grand écran, d’autres dans notre salle à manger, d’autres encore dans leur chambre.

On a prévu de se retrouver pour souper après le match mais on peut aller grignoter avant.

Pour ma part j’ai essayé de voir le match. Je n’y suis pas arrivé… J’ai élu domicile dans un petit patio à ciel ouvert, proche du bar, sans télé, mais où je peux fumer.

C’est Laure Boulleau (Laurette) qui vient m’informer de temps en temps du déroulement du match. Laurette en aura fait des allers-retours ce soir-là. Mais bon, tout comme Bompastor, elle a l’habitude de les faire sur le côté gauche du terrain. A chaque clameur que je peux percevoir, j’imagine le pire c’est-à-dire que l’Allemagne a marqué. Laurette vient m’informer qu’il y a prolongations. Quelques minutes plus tard il me semble qu’un train est entré dans ce hall de gare tellement ça fait du bruit vers l’écran géant. L’Allemagne a marqué c’est sûr… Laurette arrive en courant et me dit : « le Japon vient d’ouvrir le score… il reste seulement 12 minutes ». Laurette, tu ne pourras jamais imaginer ce que ce « seulement » m’a torturé !

Quelques minutes après, nouvelle clameur… Je sors du patio, Laurette se jette dans mes bras en pleurant et en répétant encore et encore « On va aux J.O. Bruno, on va aux J.O, on va à Londres »…

Jérôme Vitoux sera, comme à son habitude, au bon endroit et au bon moment pour filmer ces moments d’allégresse.

Il y a eu dans ce hall du Hilton 30 minutes de folie. L’ensemble de la délégation s’y regroupe avant d’aller souper. Ce soir-là les deux plus heureuses sont certainement Marilou Duringer et Bernadette Constantin, nos deux chefs de délégations qui voient enfin, le travail de titan qu’elles, (et quelques autres « femmes de foot ») ont accompli depuis de nombreuses années être couronné de succès. Je suis heureux et fier qu’on ait pu leur procurer cet immense bonheur.

Le souper sera expédié rapidement.

Je me souviens quand même avoir demandé à mes joueuses une chose : aller au lit, bien récupérer et surtout, par respect pour les Anglaises qui sont dans le même hôtel, ne pas faire de bruit et ne pas fêter nos 2 qualifications.

La suite de cette soirée me prouvera que les choses ne se passent presque jamais comme on les a prévues…

Bruno Bini

A SUIVRE … PEUT-ËTRE