Gin Tonic

Posté par Bruno BINI le 24 Juin 2019

9 juillet 2011… 23h…

Après avoir battu l’Angleterre en ¼ de finale et être qualifiées pour les Jeux Olympiques de Londres du fait de la défaite allemande, le souper sera expédié rapidement…

Ce soir, je demande peu de choses à mes joueuses. Simplement aller au lit, bien récupérer et surtout, par respect pour les Anglaises qui sont dans le même hôtel que nous, ne pas faire de bruit et ne pas fêter nos 2 qualifications.

La suite de cette soirée me prouvera que les choses ne se passent presque jamais comme on les a prévues…

Je monte dans ma chambre prendre la douche et vers 23h55 j’ouvre mon ordinateur pour relever mes mails et faire le tri des messages qui ont inondé mon téléphone…

10 juillet 2011… 0h15…

Ce que je vais vous raconter maintenant, peu de personnes le savent.

A minuit passé, ma carte de connexion internet est vide… Je dois descendre au bureau d’accueil pour la recharger. Je passe à la hâte un tee-shirt et un short et je mets une paire de claquettes…

A peine sorti de l’ascenseur j’entends un boucan d’enfer qui vient du côté du bar… En moi-même je me dis : « Non, pas ça, elles ne m’ont pas fait ça,  pas ce soir ! »… Ne voulant pas voir « ça » je file à toute allure recharger ma carte internet quand je suis interpellé par Hope Powell, la coach anglaise au look de Whoopi Goldberg…

« Hey Bruno, come on, have a drink with us »…

Ce que je vois est surréaliste. Ce n’est ni plus ni moins que l’ensemble de la délégation anglaise qui vient de perdre en ¼ de finale contre nous qui est là au grand complet, joueuses, staff, parents, amis, journalistes, qui « fêtent » la fin, pour elles, de cette Coupe du monde et qui m’invite à boire un coup ! Je ne peux décemment refuser… Alors que je m’installe aux côtés de Hope, plusieurs joueuses viennent me féliciter en me faisant une accolade toute britannique et en me disant « Well done Bruno »

Incroyable, moi qui ai demandé aux joueuses d’aller se coucher je viens d’être pris dans un piège où faute d’attraper des grives anglaises on attrape un coach français !

 N’ayant pas un goût fort prononcé pour la bière qui coule à flots je commande un Gin-Tonic…

Au 4ème j’ai fait des progrès aussi remarquables que rapides en anglais… Avec Hope et quelques-unes de ses joueuses, on refait le monde du foot, on refait le monde tout court. Il parait même que je parlais, cette nuit-là couramment l’anglais. J’ai quand même décidé sagement de prendre ensuite du Tonic mais sans Gin.

Je ne sais pas si ce que j’ai vécu cette nuit s’appelle le fair-play… Si ce n’est pas cela, ça lui ressemble non ?

Je repenserai très souvent à cette nuit en bénissant ma carte internet d’avoir été vide. Grâce à elle, j’ai passé l’un des plus beaux après-match de ma carrière.

Merci à toi Hope et à tes joueuses de m’avoir permis de vivre cela.

Le pire de cette histoire c’est que l’année d’après en phase finale du Championnat d’Europe, lors du 3ème match de poule, avec « les coiffeuses » nous avons fait un match de très haut niveau et avons battu l’Angleterre 3-0… Hope ne s’en remettra pas. Elle sera virée par sa fédération quelques jours plus tard.

10 juillet 2011…

 Lendemain de match et comme prévu on reste dans le même hôtel.

C’est quand même confortable.

Comme d’habitude, je n’ai pas travaillé sur le terrain aujourd’hui laissant cette tâche à André Barthélémy, Corinne Diacre et Philippe Joly. Philippe, en charge de la préparation athlétique, a fait ses groupes et dispatché le travail à faire.

C’est bizarre mais l’ensemble de la délégation et même « la bande des 6 » m’ont trouvé fatigué et les traits tirés aujourd’hui. Certainement à mettre sur le compte des émotions dues à nos 2 qualifications !

En 2011, il y a eu à la FFF deux évènements majeurs.

Le premier, bien sûr, c’est l’élection de Noël Le Graët à la présidence.

Le deuxième a fait au moins autant de bruit. Adidas, équipementier emblématique de la fédération, a dû laisser sa place à Nike comme nouvel équipementier de la FFF

C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Jean Willy Mossé, Directeur Sports Marketing de Nike France.

Carrure et mentalité d’ancien rugbyman, Jean Willy avait souhaité me rencontrer. Ce fût fait à Clairefontaine autour d’un déjeuner.

Le courant est vite passé entre nous deux… Au-delà du simple « travail ».

Il avait souhaité venir voir l’équipe lors d’une rencontre amicale. C’est par les féminines A qu’il a commencé lors d’un France-Ecosse (4-0) à Chartres…

Il a tout de suite été charmé et il pensait avoir trouvé « un angle d’attaque » où très certainement on n’attendait pas Nike.

Il vint nous voir en Allemagne de nombreuses fois. Il faisait souvent la route avec la famille Tournon. (Philippe, ancien journaliste à l’Equipe et  chef de presse de l’équipe de France A « hommes » et  son épouse Elisabeth, une autre « femme de foot » celle-là).

Jean Willy prit aussi une décision qui fît grand bruit et grincer quelques temps.

A cette époque les filles ne pouvaient pas jouer avec le nouveau maillot tant que les garçons ne l’avaient pas mis au moins une fois pour un match.

Eh bien, croyez-moi ou pas, mais en 2013 ce sont les filles qui ont étrenné le nouveau maillot bleu ciel lors d’un match amical contre le Brésil à Rouen le 9 mars 2013… Crime de lèse-majesté en quelque sorte !

Quand, plus tard, je suis allé entrainer en Chine, avec Jean Willy nous avons toujours trouvé une paire d’heures pour se faire un brunch aux pieds de la Butte Montmartre… Au-delà du job, c’est le socle des valeurs que j’ai mis en place pour le groupe qui a fait que notre amitié a perduré.

Parmi les responsables du sponsoring de la FFF qui est présente en Allemagne, une autre personne a une place de choix pour moi : Eric Marchyllie de Carrefour. Comme avec Jean Willy ça a matché de suite avec lui. Nous avons fait avec les Bleues pas mal d’opérations de « com». Ce fût toujours très agréable. Et puis Eric m’a fait vivre un rêve de gosse. Il m’a fait suivre des étapes du tour de France en VIP… Je garde un souvenir impérissable de cette étape de montagne dans « mes » Hautes Alpes où j’ai eu le privilège de suivre l’ascension des cols « hors catégories » d’un hélicoptère.

Lors d’une de ces étapes, Bernard Hinault me déclara même lors de la cérémonie protocolaire de fin d’étape : « vous ne nous avez pas arrangés avec votre parcours en Allemagne. Vous nous avez quelquefois piqué la « une » de l’Equipe pendant le Tour de France. Comme pour Jean Willy, c’est bien le projet de vie que j’avais mis en place au service du projet de jeu qui a séduit Eric.

11 juillet 2011…

Notre « bande des 6 » doit regretter de se ne plus se sentir seule. Nous aussi… Mathieu Brelle-Andrade, notre chargé de presse, a dû être au four et au moulin depuis notre double qualification… Son téléphone portable est en surchauffe et j’ai bien compris que tous les médias, absents jusque à présent, vont « déferler » vers l’Allemagne. Mathieu doit tout le temps faire des numéros d’équilibriste afin de ne pas « heurter » tous ces gens. Car bien sûr, à peine arrivés sur place, ils veulent tout et tout de suite…

Je ferai tout mon possible à partir de ce jour afin de « protéger » notre « bande des 6 » même si parfois ce fût compliqué… Selon moi, dans la vie, il faut avoir « la reconnaissance du ventre ».

Les joueuses, elles, ont des discussions acharnées avec Yohann Hautbois de l’Equipe car pour la première fois elles sont notées par le quotidien sportif. 2 anecdotes me reviennent en mémoire.

La première c’est Gaëtane Thiney, reprochant à Yohan de l’avoir crédité d’un 9,5 sur 10 lors du match contre le Canada. L’argument « officiel » de Gaëtane était que même Zinedine Zidane n’avait pas obtenu cette note en finale de la Coupe du Monde en 1998 donc c’était exagéré. En fait, avec grande lucidité, Gaëtane avait simplement peur qu’une note pareille attise des jalousies dans le groupe.

La deuxième, alors que les filles regardaient et commentaient les notes de la veille, une petite phrase pleine d’humour (?) fusa dans notre salle de détente. Une des lectrices apostropha avec grand sérieux une joueuse qui venait d’arriver en lui déclarant : « hier tu as eu 8/10 sur l’Equipe… A l’école, tu n’as jamais eu des notes comme ça… »

Fou rire de rigueur dans la salle !!! 

« Une » de l’Equipe, « Une » de France Football… Mais s’assoir sur les fauteuils des médias, c’est comme s’asseoir sur les fauteuils du pouvoir : ça fait toujours plus enfler les têtes que les culs !

12 juillet 2011…

Depuis hier nous travaillons sur le terrain notre plan de jeu contre les USA… En fonction de nos forces et de nos faiblesses et de celles des Américaines. Nous proposerons à leur  défi athlétique un défi technique. C’est, à mes yeux, la seule chance de s’en sortir… Vous aurez bien sûr compris que notre bucolique terrain d’entraînement est devenu une esplanade de foire dans laquelle Mathieu doit, en plus de son job d’attaché de presse, faire la police à tout instant.

J’en arrive à regretter notre « anonymat » d’il y a quelques jours…

Mais on ne peut rien y faire… Si ce n’est que constater que la transition a été trop abrupte et mettre en place des pare-feu … Le revers de la médaille c’est que l’énergie dépensée pour cela est conséquente.

On est passé d’un froid polaire comparable à celui de l’hiver 1954 à une canicule digne de celle de 1976…

Et nous n’étions ni « programmés » ni « équipés » pour cela…

Je me suis demandé le lendemain du match contre l’Angleterre comment j’allais gérer le cas Sandrine Brétigny. Elle est rentrée sur le terrain pour la première fois dans cette Coupe du Monde à la 79ème minute et, alors que personne n’était blessé, je l’ai faite sortir, et elle n’était pas contente du tout,  à la 106ème minute. On a souvent dit de moi que j’étais quelqu’un d’atypique. C’est donc de façon atypique que je gèrerai ce problème.

J’ai trouvé sur le Net 2 photos… La première où on voit Sandrine à sa sortie avec une tête « des mauvais jours », des « très mauvais jours » … Sur l’autre on voit, a l’issue des tirs aux buts victorieux, un « moulon » de joueuses françaises surmonté de Sandrine tout sourire dehors.

Je fais venir Sandrine dans ma chambre, portes ouvertes comme d’habitude, et je lui montre sur mon ordinateur la 1ère photo.

« C’est toi qui fais la gueule sur cette photo ? » 

« Oui » me répond-t-elle

Je lui montre la 2ème photo et je lui demande :

« Je vois mal, qui est la fille tout sourire qui est en haut de cet enchevêtrement de joueuses ? »

« Moi » me dit-elle…

J’ai alors dit des mots simples à Sandrine :

« Hier j’ai senti qu’il fallait que tu sortes, il n’y a rien contre toi mais il m’a semblé que le jeu commandait ça… Maintenant de deux choses l’une, où tu gardes en mémoire la 1ère photo et dans ce cas je pense que je t’ai perdu jusqu’à la fin du tournoi et je ne t’en voudrais pas, ou tu ne gardes que la 2ème photo dans le disque dur de ta mémoire et dans ce cas la vie est belle…

Que croyez-vous que Sandrine m’ait répondu ?

« La vie n’est pas belle coach, la vie est très belle ». Et elle a quitté ma chambre avec un grand rire…

13 juillet 2011…

Il y a presque 26000 spectateurs au stade de Moenchengladbach, soit à  peu près deux fois moins que lors de notre match contre l’Allemagne en poule.

Sapowicz ayant purgé son match de suspension retrouve sa place dans les buts même si Deville n’a pas démérité en ¼ de finale. Défense à 4 derrière avec Meilleroux et Georges dans l’axe et sur les côtés, à Bompastor à gauche et la surprenante Lepailleur à droite… Comme d’habitude double 6 avec Soubeyrand et Bussaglia et mon trio préféré entre ce double 6 et Delie qui joue en pointe : Abily à droite, Thiney à gauche et Necib dans l’axe… C’est un 11 de départ très technique qui est aligné. Il est en lien avec notre plan de jeu…

Qu’ai-je retenu de ce match ?

¤ Que nous avons pris un but rapidement à la 9ème minute

¤ Qu’ensuite les débats ont été équilibrés

¤ Qu’à la pause on a eu à faire à des Françaises décidées à revenir au score.

¤ Que sur un « centre-tir » de Bompastor on a égalisé à la 55ème minute

¤ Qu’on a l’occase de prendre l’avantage dans une de nos très bonnes périodes mais on ne le fait pas

¤ Et puis qu’il y a eu l’entrée de Rapinoe sur le flanc gauche américain qui nous a fait un mal terrible

¤ Puis ce but de Wambach, que j’ai surnommé « Goldorak » tellement sa puissance est « hors normes »

¤ Et qu’à la 82ème minute, Morgan scellera le match que nous perdrons finalement 1-3

Ce fût donc un après-match et un retour en car d’une infinie tristesse…

Le magnifique stade de Moenchengladbach ne nous aura décidément pas porté chance. Défaites contre l’Allemagne et contre les USA…

Demain matin il faudra faire les sacs, les valises et les cantines car nous déménageons pour jouer la petite finale à Sinsheim dans 3 jours seulement… Sinsheim où tout avait commencé le 26 juin contre le Nigéria.

Comme on dit souvent, le 26 juin on aurait signé pour rejouer là-bas le 16 juillet.

Pas sûr que ce soir, on soit dans cet état d’esprit… 

Bruno Bini