Interview avec Naomi Watts, l'héroïne féministe de The Loudest Voice

Posté par Alizee Guigliarelli le 26 Juin 2019
A l’occasion de la sortie de The Loudest Voice, nous avons interviewé Naomi Watts. Elle joue le rôle de Gretchen Carlson, la femme qui mit fin au règne de Roger Ailes et participa à lancer le mouvement #MeToo.

Quel challenge représentait le rôle de Gretchen Carlson ?

Naomi Watts : Raconter son histoire était un grand privilège. C’est une histoire vraiment importante, surtout de son point de vue, car elle a involontairement lancé le mouvement #MeToo. Elle a enduré tellement de choses, elle était harcelée émotionnellement, sexuellement, elle était écrasée, et mise à l’écart. Donc la voir prendre son courage à deux mains et abattre l’homme le plus puissant de son milieu, c’est une superbe histoire d’émancipation, et il est important de raconter ce genre d’histoires.

Donc pour moi le challenge c’était de raconter cette histoire, de la raconter de manière responsable et vraie. Elle a perdu son travail, sa carrière, ce qu’elle n’a jamais souhaité. C’est une travailleuse et quelqu’un qui s’est énormément investi dans sa carrière, donc avoir été mise à l’écart et traitée comme elle l’a été, c’est quelque chose de terrible.

Comment vous êtes-vous préparée pour ce rôle ?

Naomi Watts : Nous avions beaucoup de matériel pour nous préparer. On avait le livre The Loudest Voice In The Room et Gabe Sherman (auteur du livre et co-producteur de la série), qui avait réalisé 600 interviews pour écrire son livre. Il était la source de beaucoup de nos recherches, et nous avions une tonne d’informations sur le sujet.

Gretchen Carlson avait signé un accord de confidentialité, donc nous devions nous satisfaire de ces interviews. Nous avons aussi beaucoup étudié son comportement, sa voix, elle en général. Il y avait beaucoup de vidéos sur Internet, quand elle présentait le journal ou quand elle faisait la promotion de son livre, c’était là qu’elle était la plus franche.

Mais ce qui m’a le plus inspiré étaient les éléments les plus anciens. J’ai retrouvé son passage dans le concours de Miss America. Elle jouait du violon, et elle jouait avec passion, courage et férocité. Ca m’a beaucoup appris. Cela m’a permis de comprendre comment une femme a pu faire face à un homme aussi puissant.

Mais je n’avais pas envie de tomber dans l’imitation. C’est une interprétation, et pas un documentaire. On espère être au plus proche de la réalité, mais je n’ai pas juste envie d’imiter ses gestes, sa voix et ses expressions faciales car c’est important de creuser plus profondément qu’en surface.

Contrairement aux femmes qui ont participé au mouvement #MeToo en étant entraînées par la foule, Gretchen Carlson a pris la parole toute seule, sans aucun soutien. Qu’est-ce que cela change par rapport au caractère du personnage que vous jouez ?

Naomi Watts : Je ne peux même pas imaginer être à sa place, m’en prendre à l’homme le plus puissant de mon secteur, travailler dans un milieu toxique et misogyne pendant des années et enfin oser dire que ce n’est pas normal, que je ne serai pas sous-estimée, je ne serais pas harcelée à la fois mentalement et physiquement. Elle a décidé qu’elle ne se laisserait pas faire et qu’elle trouverait un moyen de se battre, et elle l’a fait.

Elle l’a fait avec grâce, dignité et force, et c’était quelque chose d’incroyablement courageux de sa part. Elle a involontairement créé ce mouvement qui verra le jour un ou deux ans plus tard avec l’affaire Harvey Weinstein. Toutes ces femmes se sont regroupées et ont collectivement raconté leurs histoires, leurs versions des faits, les unes après les autres. 

La plupart des femmes ont été victimes de harcèlement au moins une fois dans leur vie, peu importe la carrière. Je veux dire, c’est systématique, donc je suis impressionnée par Gretchen Carlson et ce qu’elle a fait en sacrifiant sa carrière de journaliste. Mais je pense qu’elle reviendra dans pas longtemps. Elle a fait beaucoup en plus du journalisme, elle devient une voix forte dans le combat contre le harcèlement avec le livre qu’elle a écrit, Be Fierce (« Soyez féroces »).

Est-ce que le milieu a beaucoup changé pendant ces 3 dernières années avec le #MeToo ? Selon vous, qu’est-ce qui a changé ?

Naomi Watts : Je dirai qu’un grand changement est en train de se dérouler, et je ne pensais pas le voir arriver avec une telle intensité. Je pensais qu’il arriverait, j’espérais qu’il arriverait un jour ou l’autre, mais j’ai vu un changement vraiment important devant comme derrière les caméras. C’est le côté heureux de cette histoire.

Mais le côté triste est que l’on entende ces histoires vraiment terribles qui se sont passées pendant si longtemps. Maintenant tout le monde les a entendues, et les changements peuvent arriver.

Grace aux mouvements #MeToo et #TimesUp, les voix des femmes sont entendues, et c’est très encourageant. Il était temps. J’ai vu des projets cinématographiques féministes financés alors qu’avant ils ne l’étaient pas. Je vois de plus en plus productrices femmes, des auteures et techniciennes, et c’est le bon côté de cette historie que l’on met en avant.

Qu’avez-vous appris sur les cultures d’entreprises misogynes ? Comment contribuent-elles au harcèlement sexuel au travail ?

Naomi Watts : Fox News était connu pour être particulièrement misogyne et strict, surtout envers les femmes. Elles étaient sous-estimées, elles n’avaient pas le droit aux mêmes promotions que les hommes, et on leur disait de porter des jupes et d’être belles.

Roger Ailes était un homme très puissant, et on raconte que tout ce système avait été mis en place pour le supporter. Il était très bon à beaucoup de choses, il comprenait les medias et son public mieux que personne. Et je pense que Gretchen Carlson était extraordinaire dans le sens où elle a été capable de l’affronter et de dire « Non, je n’accepte pas ça, je refuse que l’on me dise que je ne peux pas évoluer au même rythme que les hommes. »  Elle a été virée quand ses audiences battaient tous les records.

Les choses changent, dans le sens où les gens savent que le pouvoir absolu peut être dangereux, le pouvoir montre notre vrai visage et peut nous corrompre s’il n’est pas utilisé à bon escient.

The Loudest Voice est à retrouver sur CANAL+