Dope Girls : qui était Kate Meyrick, reine des nuits londoniennes?
Des documents d'archives aux costumes de la série, plongée dans l'histoire fascinante de Kate Meyrick, la reine des nuits londoniennes, qui a inspiré la nouvelle série Canal+.
Une femme d'affaires sans peur
Née Kate Nason en 1875, rien ne prédestinait cette mère de huit enfants à devenir l'une des figures les plus sulfureuses du Londres des années folles. C'est en 1919, alors qu'elle soigne sa fille aînée atteinte de la grippe à Londres, que Kate répond à une petite annonce recherchant un partenaire pour organiser des thés dansants. Ce qui pourrait sembler anecdotique marque le début d'une carrière fulgurante : en quelques années, cette femme déterminée bâtit un véritable empire nocturne comptant huit établissements à Londres et un à Paris.
Son club le plus célèbre, le "43" – situé au 43 Gerrard Street en plein cœur de Soho – devient de 1921 à 1933 le rendez-vous incontournable de l'élite londonienne. Aristocrates, artistes, célébrités et même membres de familles royales s'y pressent pour goûter à l'atmosphère bohème de Soho, danser au son du jazz avec de jolies hôtesses et siroter du champagne jusqu'à l'aube. À une époque où les femmes venaient tout juste d'obtenir le droit de vote au Royaume-Uni, Kate Meyrick s'impose comme une redoutable femme d'affaires dans un milieu largement dominé par les hommes.
Ce qui rend son histoire particulièrement fascinante est le contraste saisissant entre son image publique de tenancière de clubs et sa vie privée de mère dévouée. Malgré ses démêlés avec la justice, elle offre à tous ses enfants une éducation dans les meilleures écoles privées du pays - Roedean pour ses filles, Harrow pour ses fils. Plus remarquable encore, quatre de ses filles épouseront des membres de l'aristocratie britannique, dont deux se marieront à des lords.

Une rébellion qui se paie au prix fort
La réputation sulfureuse de Kate Meyrick n'était pas usurpée. Au cours de sa carrière, elle a eu maintes fois des démêlées avec les autorités, principalement pour infraction aux lois sur les licences d'alcool. À l'époque, le ministre de l'Intérieur William Joynson-Hicks mène une véritable croisade morale contre les clubs londoniens, multipliant les descentes de police.
La stratégie de Kate face à ces raids est aussi simple qu'efficace : après une fermeture administrative, elle rouvre simplement sous un nouveau nom. Dans le recensement de 1921, elle se déclare d'ailleurs prudemment "confiseuse" – un subterfuge évident pour échapper à la vigilance des autorités. Cette guerre d'usure avec la justice lui vaudra cinq séjours en prison totalisant plus de trois ans de détention.
Sa peine la plus lourde – 15 mois de travaux forcés à la prison de Holloway, dont elle en purgera 12 – lui est infligée pour avoir soudoyé un sergent de police, George Goddard, afin qu'il la prévienne des raids imminents. "L'affaire Goddard" fait les gros titres, mettant en lumière le train de vie luxueux de ce policier bien au-delà de son salaire officiel. Son dernier séjour carcéral l'affaiblit considérablement et elle décède d’une pneumonie le 19 janvier 1933, à 57 ans. En signe d'hommage, le quartier du West End de Londres éteint ses lumières le jour de ses funérailles.

Des archives à l'écran : ressusciter les nuits folles de Soho
La série Dope Girls s'inspire librement de cette histoire extraordinaire, avec Julianne Nicholson dans le rôle de Kate Galloway, alter ego fictionnel de Kate Meyrick. Cette production a bénéficié d'un travail de recherche minutieux, enrichi par l'exposition récente des Archives Nationales britanniques, The 1920s: Beyond the Roar, qui a reconstitué le légendaire 43 à partir des descriptions de police, listes de clients et d'un plan du club.
Sophie Canale, costumière sur Dope Girls – également connue pour son travail sur Bridgerton et Saltburn – explique sa démarche créative : "Dope Girls est bien un drame d'époque, mais nous ne voulions pas être strictement fidèles à la période. La beauté de Dope Girls, c'est que vous avez différents mondes : le monde quotidien célébrant la fin de la guerre, et le milieu bohème souterrain de Soho – le ventre passionné de Londres."
Dans ses mémoires intitulées Secrets of the 43, Kate Meyrick confessait : "C'est la nuit que les gens deviennent vivants et réels pour moi." Une phrase qui résume parfaitement l'esprit de cette femme d'exception qui a compris, bien avant l'heure, le pouvoir libérateur de la nuit. Entre émancipation féminine, hédonisme débridé et lutte contre les conventions sociales, Dope Girls nous rappelle que le combat de Kate Meyrick résonne avec notre époque contemporaine, même un siècle plus tard.



