Taxe à 75 % : un autre regard
Posté par Pierre Ménès le 27 Novembre 2017
C'est la polémique du moment en Ligue 1, avec crises de nerfs, déclarations tapageuses et menaces de grève. Voici donc mon avis sur la taxe à 75% mise en place par le gouvernement.

Il y a aussi de vrais débats dans le foot. La taxe à 75% sur les gros salaires en est un. On a droit en ce moment à une levée de boucliers des présidents de club, assez impopulaire dans l'opinion publique. Eh bien moi je trouve qu'ils ont raison de se plaindre. En revanche, je trouve qu'ils se plaignent mal et que leur discours est inaudible. Quand on parle de taxe à 75%, l'argument du grand public est d'abord d'ordre moral. En mode : "Pourquoi les footballeurs, qui gagnent beaucoup d'argent, ne participeraient pas à l'effort national décidé par le gouvernement ?"

On ne peut pas lui donner tort sur le principe. Mais ce n'est évidemment pas aussi simple et en l'espèce, ce n'est pas une question de morale. Il y a beaucoup de choses à dire, malheureusement je ne l'entends pas de la part de nos dirigeants. Premièrement, il ne s'agit pas d'un impôt mais d'une taxe. C'est un peu comme si j'étais augmenté par Canal+ et que ce soit Canal+ qui paie mes impôts. Du jamais vu.

Et comme cette taxe est plafonnée à 5%, cela va paradoxalement avantager le PSG par rapport à des clubs qui ne peuvent déjà pas suivre le rythme. Sachant qu'on met évidemment de côté Monaco, qui n'est pas assujetti aux lois fiscales françaises. A la limite, qu'on décrète d'imposer les footballeurs à 75% comme les autres salariés sans ajouter un nouveau poids sur le dos des clubs qui ont déjà pâti de la suppression du droit à l'image il y a 3 ans, pourquoi pas.

Mais - et c'est là le deuxième point - on fait peu de cas d'un fait pourtant bien réel : les footballeurs ont des contrat "à temps". Dans l'imaginaire populaire, on s'imagine que tous les joueurs ont le salaire d'Ibrahimovic. Or, on sait quand on s'intéresse un peu aux choses du football, que le salaire moyen d'un joueur de Ligue 1 est d'environ 45 000 €. Une somme qu'un footballeur lambda touchera pendant 4 ans dans sa carrière.

Pas aux clubs de régler l'ardoise

Si pendant ces 4 années, deux sont frappées par la taxation exceptionnelle décidée par l'Etat, ce n'est pas négligeable. On aurait pu tenir compte de cet aspect des choses. Enfin, troisième point hyper important : dans le foot, l'évasion fiscale est autorisée. Il y a des joueurs qui quittent Montpellier ou Bordeaux pour rejoindre Newcastle ou Séville et qui, sans être augmenté de façon odieuse, vont toucher beaucoup plus en salaire net qu'en France du fait de l'énorme différence fiscale existant entre la France et ses voisins européens.

Or, cet exode des bons joueurs français, entamé il y a déjà bien longtemps, ne va faire que s'amplifier avec cette mesure. Alors il faut savoir ce que l'on veut. On construit de magnifiques nouveaux stades à Lille, à Nice, à Lyon ou à Bordeaux pour l'Euro 2016 et à l'arrivée, il n'y aura peut-être pas grand monde pour jouer dedans. Et puis je vois aussi dans cette mesure un effet pernicieux : désargentés, les clubs français vont devoir aller acheter à l'étranger, soit pas cher, soit en gonflant artificiellement les transferts pour que le joueur touche son dû (prime à la signature par exemple) mais ne soit pas assujetti à l'impôt sur le territoire français.

Bref, pour résumer on a donc d'un côté, un gouvernement qui veut appliquer de la façon la plus médiatique possible l'une des mesures-phares du programme de François Hollande, et de l'autre des dirigeants qui mettent en avant l'aspect très spécifique du sport professionnel. Moi je dis qu'après tout, si aujourd'hui un footballeur veut gagner plus d'1 M€ en France en toute connaissance des mesures fiscales en vigueur chez nous, grand bien lui fasse. Mais je ne vois pas pourquoi ce serait aux clubs de régler l'ardoise. C'est aux salariés de payer leurs impôts, pas aux employeurs.

D'autant que, lorsqu'un joueur - étranger ou français, peu importe - arrive d'un club étranger pour jouer en Ligue 1, il bénéficie d'un abattement d'impôt lors de ses cinq premières années en France (sous réserve de n'avoir pas été domicilié sur le territoire français dans les 5 années qui précèdent le recrutement). C'est le régime fiscal des impatriés. Donc, je persiste et signe : ce devrait être aux joueurs de payer et non aux clubs. Quand je vois que Bordeaux va devoir raquer plus de 3 M€ alors qu'il n'a même pas les moyens d'acheter un joueur…

Pierrot