Aller au contenu principalAller à la recherche

De Cannes aux Oscars : Anora, le film de Sean Baker, devenu succès mondial

Au-delà des prix, le parcours fulgurant d'Anora révèle la puissance d'un cinéma engagé qui dérange et séduit à la fois. Sean Baker signe une fable tragi-comique sur la lutte des classes et le travail du sexe, portée par Mikey Madison et récompensée par la Palme d’Or à Cannes et quatre trophées lors des Oscars 2025, une consécration historique.

Le conte de fées d’une génération désenchantée

Rarement un film aura connu un tel parcours triomphal, des marches de Cannes aux Oscars. Anora, qui a obtenu six nominations aux Oscars 2025, entre dans l'histoire après avoir égalé le record de Walt Disney du plus grand nombre d'Oscars remportés en une seule soirée avec quatre statuettes. Le cinéaste Sean Baker, qui s'est vu couronner pour la production, la réalisation, le montage et l'écriture du scénario original, a transformé ce triomphe en un cri de ralliement : « Vive le cinéma indépendant ! ». 

Ce néo-conte de fées raconte l'histoire d'Ani, jeune stripteaseuse qui rencontre et épouse très rapidement Ivan, le richissime et insupportable fils d'un oligarque moscovite dans le club où elle travaille. Mais la romance tourne court et fait place à une comédie noire quand les hommes de main de la famille russe débarquent avec la ferme intention d'annuler le mariage.

Quand la lutte des classes rencontre le travail du sexe

L'histoire d'Ani n'est pas seulement un divertissement, c'est aussi une parole politique subtilement diffusée. Comme le souligne Sean Baker dans Madame Figaro : « Je réalise des films sur les travailleuses du sexe pour changer les regards sur cette population injustement stigmatisée ». Dans Anora, le réalisateur explore avec finesse les dynamiques de classe qui opposent Ani et Ivan. Ce dernier achète le temps et le corps d'Ani avec des ressources qui semblent illimitées. Il achète son propre bonheur, ou l'idée qu'il s'en fait: au début il paie pour du sexe puis il continue à aligner les billets pour avoir de la compagnie, une écoute, du réconfort.

Dans cette confrontation, le film révèle une violence symbolique subie par Ani, qui selon The Guardian, « affirme constamment son humanité parmi des gens qui ne la voient que comme un concept ou un accessoire ». Sean Baker construit habilement une solidarité de classe entre Ani et les hommes de main venus l'expulser et notamment Igor : ce ne sont pas des brutes qui prennent plaisir à intimider, mais des hommes décents qui sont payés pour jurer fidélité au père d'Ivan et subvenir aux besoins de leurs propres familles.

Subvertir les clichés Hollywoodiens

Fidèle à sa mission auto-attribuée, Baker donne une fois de plus « une voix et un visage aux travailleuses du sexe », rompant avec les vieux clichés hollywoodiens. Contrairement aux productions traditionnelles qui traitent les travailleuses du sexe comme des poupées gonflables dénuées d'intellect ou de sentiments, Ani défend et conserve sa capacité à agir tout au long du film, quitte à ce qu'on lui rie au nez.

Pour IndieWire, le film « se rapproche beaucoup plus d'Uncut Gems que de Pretty Woman ». Et pour cause, il n'a rien d'une comédie romantique — il n'est pas question d'amour mais de transactions tarifées — et tout d'une comédie dramatique dont la conclusion est aussi sombre que déprimante: Ani peut-elle percevoir sa sexualité autrement que comme une monnaie d'échange?

Avec Anora, Sean Baker prouve qu'un film indépendant peut convaincre les jurys de festival comme le grand public, tout en brouillant les frontières entre comédie et drame social, entre divertissement et critique politique.

Anora de Sean Baker, disponible le 13 mai sur CANAL+